| “Mais où va donc notre pays grand frère,
même si ce régime s’en fout éperdument de nous, on fait au moins le
deuil non, ne serait ce que pour montrer au monde qu’il nous reste
un cœur sensible pour tous les étrangers qui ont vu leurs vies sur
terre s’achever sur notre terre !” Voilà comment s’exclame ce jeune
étudiant venu me rendre visite très tôt le matin au lendemain de la
confirmation du crash du Boeing de la Kenya Airway qui a entraîné
la mort de 114 personnes dont 37 Camerounais.
Au petit matin du lundi 07 mai 2007, le point de chute de l’avion
porté disparu deux jours plus tôt, était enfin repéré, après deux
jours de tâtonnements, de confusion, et d’angoisses terribles pour
les familles, les amis, les responsables aériens, des peuples entiers
recoupant plusieurs nationalités. Dans le silence douloureux de cette
circonstance morbide chargée d’émotions, c’est de la plus haute autorité
du pays, symbole du paternalisme régalien qui magnifie le pouvoir
de l’Etat et l’existence de la solennité de la République, que peut
venir les mots qui apaisent et les gestes qui unifient les cœurs dans
le chagrin.
On aura attendu en vain que le président de la République dise quelque
chose. On aura attendu en vain, que le gouvernement se montre pour
une fois préoccupé et entreprenant au-delà de l’expédition et de l’agitation
relativement louable de quelques autorités locales. On aura attendu
de voir sur place, un Premier ministre pour exposer cette autorité
de l’Etat que les citoyens ne connaissent qu’à travers des harcèlements
fiscaux et des motions de soutien alambiquées.
Il a suffi d’un accident d’avion au retentissement international inévitable,
pour que la réalité – de ce que le Cameroun est devenu – s’affiche
au monde dans toute sa nudité. C’est donc un pays nu, cru, brut et
sauvage, qui est apparu aux yeux des autres pays. “Et voilà, nous
nous sommes mis à repenser à ce croque - mort, un certain François
Soudan, cet imbécile routinier des propagandes des régimes sales,
qui une semaine avant, mettait en route à travers son chiffon de journal,
une présidence à vie pour notre pays. Un malheur ne vient jamais seul.”
Je veux répondre à ce jeune étudiant, mais je ne sais plus franchement
avec quels mots et quelles astuces sans périls pour son équilibre
psychologique, lui dire que le Cameroun n’est plus un pays normal,
et qu’il y a très longtemps que ses dirigeants ont tourné le dos à
la morale universelle et aux valeurs simples de solidarité, de compassion,
de partage et de dignité qui fondent la gouvernance des peuples pour
les peuples.
Moins de six mois plus tôt, un accident du genre, s’était produit
au Nigeria voisin et le président du pays avait été le premier à s’exprimer,
puis avait décrété un deuil national de trois jours.
Il ne s’agit pas seulement d’une tradition de gouvernement, il s’agit
au fond, d’une révérence élémentaire et naturelle aux morts, un besoin
de communion avec la conscience de la souffrance qu’endurent les êtres
humains, dans la chaîne de fatalité d’un accident.
Il n’existe sans doute pas dans l’histoire, d’exemple de pays où un
deuil national n’a pas été décrété après un accident aussi tragique.
“Pourquoi le Cameroun n’a donc pas décrété un deuil national, pour
un jour, deux ou trois ?”
Les Camerounais d’abord, les étrangers vivant chez nous ensuite, et
surtout le corps diplomatique, ont de la peine à comprendre, à trouver
un fil conducteur dans un manquement qui frise la provocation, l’insolence,
l’inconscience. Lorsque un pays devient ainsi une sorte de curiosité
par sa marginalisation volontaire par rapport aux traditions et aux
valeurs sacrées communes à toute l’humanité, c’est qu’il y a un problème
fondamental à résoudre, un mal à extirper, un exorcisme à pratiquer.
Pourquoi ! Pourquoi ! Pourquoi donc, la plus haute autorité de ce
pays n’a pas cru devoir décréter un deuil national ? Les Camerounais
payeront collectivement, cette grossière défaillance. Ne serons-nous
pas montrés du doigt partout à l’étranger, comme les produits de ce
pays inhumain ? Ne sommes-nous pas déjà classés et catalogués par
nos voisins immédiats, comme ces gens dont le chef de l’Etat n’a même
pas jugé utile de participer au Sommet de la fondation de l’Union
africaine ?
Le deuil est dans toutes les sociétés humaines le moment impérial
qui confère à leurs membres, l’intelligibilité intangible de la solidarité
devant le malheur et les épreuves de l’inconnu. On porte le deuil
pour rendre à la destinée humaine son sens à la fois du mystère, de
la généralité, et de l’impartialité. C’est la sanction de notre conscience
permanente de notre statut de mortel. Que vous soyez président, Premier
ministre, roi, chef, sauveteur, docteur ou quoi encore, vous allez
mourir. La mort nous attend donc tous, et la moindre des attitudes
pour rappeler à nous-mêmes et aux autres cette vérité, c’est de faire
le deuil, d’honorer ceux qui partent avant nous vers ce destin sombre,
de savoir accompagner leurs âmes des chaleurs de notre dernier engagement
compatissant.
Les générations prochaines qui se pencheront sur l’histoire du Cameroun,
concluront que le pays, à l’époque que nous vivons maintenant, était
dirigé par des gens bizarres, peut être même méchants pour certains,
peut-être égarés pour les autres, mais sûrement pas des gens qui nous
voulaient du bien.
Au Cameroun, les mœurs du parti unique régnant ont dépravé toutes
les valeurs, réduit les citoyens en objets voire en esclaves, et ramené
le genre humain au niveau de l’inexistant fonctionnel. Voilà pourquoi
on n’a pas décrété le deuil national.
Notre colère est infinie à l’endroit des dirigeants camerounais, mais
notre conviction à la sortie de ce constat de défaillance, sort plus
renforcée sur l’inéluctabilité du changement politique, et la certitude
d’un lendemain dominé par des grands procès. Il faudra expliquer pourquoi
dans une ville d’environ trois millions d’habitants, on ne peut pas
trouver plus de dix brancards dans les formations sanitaires publiques.
Toutefois, dans ce tableau globalement sombre, l’honnêteté intellectuelle
nous impose de relever pour les féliciter, le travail et la haute
conscience professionnelle du gouverneur et du préfet. Ils auront
été extraordinaires dans tous les sens du terme.
DOUALA - 16 MAI 2007
© SHANDA TONME, Le
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